IRON PEOPLE

Alan Schmalz – Angela Marzullo – Balthazar Lovay – Crowdpleaser – Guillaume Vogt – Léo Wadimoff – Nathaniel Monjaret – Timo Calame – Titz McGee

25.01.13 – 09.03.2013

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En ce mois de janvier 2013, l‘espace d‘art indépendant Zabriskie Point fête ses deux ans d‘existence avec une exposition dédiée au travail acharné de celles et ceux qui font la culture indépendante, infatigables iron people. Cette exposition est réalisée en collaboration avec quatre autres espaces culturels genevois : Hard Hat, Labo, Motelcampo et les Marbriers. Cet anniversaire est aussi l‘occasion de passer en revue les expositions et projets précédents, de réaffirmer l’engagement originel de Zabriskie Point.

Tels les statues de bronze1 dressées à l’arrêt de tram du rond-point de Plainpalais, en plein centre genevois, ils sont persévérants, inoxidables, emplis d‘élan et d‘entrain. Ils sont en marche vers un but proche, puis soudain s’arrêtent pour fouiller dans leur porte-monnaie vide. Infatigables acteurs de la vie culturelle, hommes et femmes de fer à la peau dure comme une cuirasse, ils sont les iron people.

A quelques mètres de là se fond dans l’espace un minuscule espace d‘art contemporain, situé dans un ancien abribus : Zabriskie Point. Un lieu clos ceint de baies vitrées, exposé à tous les regards.

Tout a commencé par d‘étranges cactus géants faits d‘habits de seconde main. Par cette réorientation du code vestimentaire, le collectif transdisciplinaire parisien Andréa Crews, fédéré par Maroussia Rebecq (*1975), a marqué la naissance de cet espace d‘art. Le moment du vernissage réunissait un groupe de skateboarders déguisés en fleurs, dans une ambiance festive. L‘ambition déclarée : mettre à profit la situation centrale de Zabriskie Point et chercher à bousculer les discours et esthétiques conventionnels aussi par la mixité sociale.

Puis, il y a eu l‘imposant 4×4 – modèle Q7 d‘Audi – du duo berlinois Koebberling (*1969) et Kaltwasser (*1965). Le mastodonte a été garé parmi les voitures privées, au milieu de ce lieu dédié aux transports en commun. L’installation portait sur le rapport tendu entre espace privé et public, dans une ville où le manque de place est manifeste. Et, selon le point de vue adopté, cette sculpture réalisée grâce à des morceaux de bois récupérés et peints en blanc dévoilait un côté sévèrement endommagé, le bois volant en éclats. White Trash, c‘en était le titre, questionnait l‘état neuf, celui de déchet ainsi que les possibilités du recyclage; une pièce véritablement engagée. Après cette deuxième exposition, il est apparu que la stimulation de la réflexion sur le quotidien serait un des principes de Zabriskie Point.

Ce sont précisément des objets de la culture populaire américaine – des autocollants, des banderoles, ainsi qu‘une vidéo montrant un défilé en l‘honneur de vétérans du Nevada – qui ont constitué l‘installation Parade it! de Jeremy Deller (*1966). C’est en ethnologue étudiant le folklore que cet artiste londonien, lauréat du prestigieux Turner Prize, a parcouru les Etats-Unis dans le but de récolter des objets – publics par essence – de les transposer dans le cadre public et de les confronter au contexte européen et genevois. Jeremy Deller a ainsi pu révéler l‘étrange mélange de traditions d‘une Amérique décalée. Zabriskie Point, c‘est aussi un endroit aux Etats-Unis, un point de vue panoramique sur la désertique Death Valley. C‘est surtout un film de Michelangelo Antonioni qui explore le potentiel révolutionnaire d‘un lieu vierge où tout est possible. Un ancien abribus, au centre de Genève, ne pourrait-il pas poursuivre ce même objectif ? L‘installation de Jeremy Deller a donc également été une façon pour Zabriskie Point de se questionner soi-même.

Si cette approche semble bien éloignée des traditions plus classiques de l‘art, elle illustre d‘autant mieux l‘intention du collectif qui gère cet endroit indépendant. Ainsi, c‘est une remise en question du fétichisme de la marchandise, tel qu‘il est promu par le discours dominant et notamment l‘industrie publicitaire capitaliste qui a suivi la réflexion sur le folklorique. En recouvrant l‘ensemble des vitrines de l’espace avec des illustrations découpées tirés du journal mensuel La Décroissance, le collectif lyonnais Casseurs de pub a illustré de manière drôle et piquante son engagement en faveur de la désobéissance consommatrice.

En occupant l‘abribus – lieu familier et apparemment impersonnel – par une chaise gynécologique posée face à un confortable fauteuil, l‘artiste zurichoise Manon (*1946) a merveilleusement su exploiter toute la tension à l‘origine de cette forme hybride entre espace d‘art clos et espace public que représente Zabriskie Point. Jeu habile sur la contemplation de l‘œuvre et le voyeurisme du corps féminin, le spectateur a pu prendre conscience de la portée de son regard. Der Voyeur, c‘est précisément le titre que portait cette installation austère et surréaliste.

Il est vrai qu‘au-delà des enjeux concrets liés à son emplacement, Zabriskie Point est un lieu d‘art non-commercial. En tant que vitrine de création et de médiation, il génère richesses et connaissances et se pose en porteur de la diversité culturelle.

C‘est dans cette optique que l‘artiste anglais Scott King s‘est proposé, non sans ironie, de réfléchir à la fondation possible d‘un musée de l‘Unité Européenne (EMU) en invitant d‘autres artistes issus de différents pays limitrophes de la Suisse à proposer une manière de représenter architecturalement leur pays respectifs au coeur de cette institution fictive. Zabriskie Point donnait alors à voir les premières maquettes de ce projet: Europe: The Final Countdown. Thématiser l‘unité du Vieux Continent et de ses habitants au lieu de prédire sa fin prématurée, voilà l‘expérience tentée au coeur d‘une ville qui abrite nombre d‘organisations internationales.

C‘est ainsi que Zabriskie Point, à l‘instar d‘autres espaces de culture indépendants, a apporté, pendant ces deux dernières années, une valeur ajoutée non seulement artistique, mais aussi sociale et économique à Genève. Cela, grâce à la volonté, au travail acharné et non rémunéré, mené par les iron people.

Pour faire face à ce manque cruel de moyens matériels et financiers, les pouvoirs publics se doivent de prendre conscience de leur utilité et favoriser, en accordant des moyens, l‘essor de projets novateurs et actifs dans l‘espace public. Il importe de repenser et de décloisonner les rares subventions existantes, d‘autant plus que le soutien précieux de la Confédération destiné à des projets à travers la Suisse et s‘élevant à 220‘000 francs a été supprimé début 2012. Cette exposition anniversaire est donc non seulement un hommage au travail accompli par les actrices et acteurs de la culture, mais aussi une prise de position forte contre la précarisation constante des espaces culturels indépendants. Notre cause est entendue : combattons l‘insécurité, engageons des artistes !

Etienne Wismer

 

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IMG_7142 Photos by Nathalie Rebholz