GIANNI MOTTIColosse aux pieds de paille

21.11.13 – 03.01.14

https://static.perrotin.com/oeuvre/photo/Gianni_Motti/gianni-motti-31879_1.jpgGianni Motti, Spauracchio, technique mixte, 2013

Supposons que nous commencions par le haut de cette statue. Par le chapeau melon – ou bowler en anglais – commun à la fois à Charlie Chaplin, aux Dupondt et aux Cholitas. Développé en Angleterre vers 1850 en tant que chapeau résistant pour gardes-forestiers – dont la rude activité ne s’accordait pas avec le traditionnel chapeau mou. Par ce chapeau de feutre noir donc, qui, plus tard, couronnait le chef de tout banquier anglais qui se respecte avant d’être récupéré par le mouvement ouvrier américain et de finir détourné à Hollywood, désignant comique ou détective et racontant à travers l’image cent ans d’histoire sociale.

Nous pourrions alors poursuivre par le bas. Par les pieds pour ainsi dire, ou la botte de paille pour être plus exact, composée de tiges de céréales sèches tassées qui serviront par la suite – et dans un monde idéal – de litière aux animaux de ferme. Dans notre réalité, par contre, elle sert d’alimentation pour animaux dits de rente ; ces objets de spéculation économique dont le seul but sera de transformer des nutriments bon marchés – et non-digestibles par l’ homme – en protéines nobles à haute valeur ajoutée, le tout sanctifié par les politiques agricoles en vigueur.

Nous pourrions alors terminer par une vision d’ensemble – notons au passage qu’une croix en bois portant une veste noire complète l’oeuvre et lui confère un aspect de business-man. De Spauracchio, terme italien désignant à la fois l’épouvantail tel qu’on le retrouve dans les cultures agricoles du monde entier et le spectre que l’on trouve dans nos contes depuis deux cents ans. Une chose est sûre : Ni l’un ni l’autre ne font plus peur, ni aux oiseaux ni aux hommes. L’agriculteur-entrepreneur, de nos jours, recourt à des subterfuges bien plus efficaces car les oiseaux comprennent vite. Quant au spectre qui hante désormais les sociétés occidentales, celui-ci est moins d’apparence humaine ou idéologique que symbolique ; c’est la colossale épouvante selon laquelle la croissance inhérente au capitalisme, son moteur en somme, ne se laissera plus forcer un jour. Il faudra alors espérer que ce système économique, prêché comme l’Unique, soit aussi adaptable aux conditions sociales que l’a été jadis le chapeau melon.

N.B. Bien évidemment que nous pourrions, enfin, commencer, poursuivre et terminer cette description à un endroit autre et, cela restera à essayer, conter une histoire tout à fait différente.

Etienne Wismer