NIHILIST MODERN MASTERPIECES

Bureau d’Etudes  & Gaëlle Foray

19.06.14 – 19.09.14

Plans et co^tes ZPhotosBASSEdef

Autour de l’an 1000, un groupe d’humains à cornes et à poils s’embarque pour un long voyage. Vers l’ouest, entre tempêtes et dysenterie, escales et créatures subaquatiques, ils finissent par tomber sur une terre nouvelle, gigantesque. Au milieu du tas d’informations qu’ils y récoltent, entre « petit bout d’herbes étranges » et « à quoi ça peut bien servir ces grosses pierres trouées », à l’encre noire sur parchemin, se découpe le tracé des côtes connues et de l’île qu’ils ont découverte. En haut à gauche, bien après le Groenland, se détache une sorte de chenille tripartite aux contours parkinsoniens; le Vinland. Alors que le reste du monde en est à la carte en T, certains ont trouvé le Vinland, ancêtre présumé de la Nation de la Liberté.

Mais revenons un instant à cette histoire de terre nouvelle. A en croire tant la bible que la science, le monde entier aurait été créé d’une traite, tout d’un seul coup (ou presque, question de semaines ou de milliers d’années selon la source. En tout cas, bien avant que nos explorateurs du nord n’apparaissent). Ils découvrent donc bien un monde, mais un vieux monde. Un monde qui avait toujours été là, à disposition, prêt à servir. Simplement un monde qu’eux, l’équipage – ainsi que la majorité des autres entités douées de conscience avec ou sans poils et ne résidants pas dans le-dit monde – n’avaient pas encore découvert.

Comme dans Tron ou Matrix, le réseau d’informations dans lequel – et par lequel – nous vivons s’intensifie un peu plus chaque jour. Entre médias télévisés, publicité, réseaux sociaux, communications officielles, magazines gratuits et payants, radios, infos directes, mémos, journaux et documentaires, chaque jour, de nouvelles lignes d’information apparaissent. Elles créent de nouvelles connexions et de nouveaux embranchements à suivre, nous menant petit à petit à une sorte de surplus cacophonique d’informations. Ce réseau invisible est composé de lignes si serrées, si imbriquées les unes aux autres, qu’il en devient opaque, brumeux, flippant, insaisissable.

Alors que les Vikings n’ont eu de choix que de créer leurs propres cartes, il est, de nos jours, de plus en plus difficile pour un individu de naviguer sans guide. Au quotidien, nous sommes assistés dans nos moindres déplacements et décisions par les béquilles de la technologie ; ancienne comme nouvelle, du schéma du métro au GPS, des tests de personnalité aux guides de votation. Peu à peu, le réflexe de trouver l’information disparaît alors que la spécification des domaines de compétences la fait passer pour absolument inaccessible.

A la fois archéologues, explorateurs et cartographes de l’information, Bureau d’Etudes et Gaëlle Foray nous livrent ici la carte d’un fragment de notre histoire contemporaine. Car si l’on ne s’arrête pas à Google map ou Via Michelin, une carte c’est aussi la représentation d’un espace historique, topographique, social ou mental. Elle met en valeur l’étendue de cet espace, sa localisation relative par rapport aux espaces voisins, ainsi que la localisation des éléments qu’il contient. Elle sert également à la représentation de phénomènes ou d’événements liés à cet espace, c’est-à-dire ceux dont la configuration ou l’avènement produit du sens par rapport au contexte de départ.

Liant l’amiante à l’art, le philanthrope à son passé, ce n’est pas uniquement la vérité historique que les trois artistes questionnent, ni le pouvoir de l’argent. Ce n’est pas non plus simplement l’iniquité de la société contemporaine. Ce qu’ils montrent à voir, c’est bien aussi le pouvoir de la communication sur notre traitement de la réalité. Par l’exemple, ils révèlent notre propre capacité à aller chercher l’information plutôt que d’avaler celle que l’on nous fournit. Ils nous invitent à découvrir le Vinland.

Roxane Bovet